Un champignon pathogène gagne du terrain dans les villes méditerranéennes et menace la stabilité des arbres

Ce polypore d'origine tropicale s'implante durablement sur le pourtour méditerranéen, fragilisant le bois des micocouliers urbains et menaçant leur stabilité.

Inonotus rickii

par Willy COUANON – Expert-conseil en arboriculture à l’Agence MTDA

 

Alignement de micocouliers contaminés par I. rickii à Ollioules en 2023 – © Willy Couanon

Inconnu en Europe il y a 50 ans, le champignon Inonotus rickii est désormais bien implanté sur le pourtour méditerranéen, où on le rencontre notamment sur micocouliers (figure n°1).

Ce champignon d’origine tropicale, bien connu en Amérique du Sud, se développe de plus en plus en Europe sous l’impulsion du réchauffement climatique.

 

Une progression sur le territoire européen

Après un premier signalement au Maroc en 1970 sur des faux-poivriers (Schinus molle) (Malençon, 1970), Inonotus rickii a rapidement étendu son aire de répartition vers l’Europe (figure 2).

La première détection européenne remonte à 1975, en Grèce, sur des sureaux (Kotlaba et al., 1994). L’espèce poursuit ensuite sa progression vers l’ouest : en 1976, elle est signalée en Yougoslavie sur des micocouliers en bord de mer Adriatique (Kotlaba et al., 1994), puis en Italie en 1981 sur Parkinsonia (Jaquenoud-Steinlin, 1985). Dans les années 1990, I. rickii franchit les Alpes et s’implante en France, où il est observé en 1996 dans l’Hérault sur un albizia (Pieri et al., 1996).

Au début des années 2000, le champignon atteint la péninsule Ibérique : signalé en 2000 au Portugal sur micocouliers (Melo et al., 2002), puis en 2001 en Espagne sur érable negundo (Intini, 2002). Parallèlement, sa progression s’oriente vers le nord : une première observation est rapportée en 2007 au Luxembourg sur chêne (Garnier-Delcourt et al., 2019), marquant son entrée dans une zone au climat plus tempéré.

Plus récemment, une étude a confirmé sa présence à Malte en 2021 (Iannaccone et al., 2024).

Années de détection de I. rickii dans les pays d’Europe – ©Willy Couanon

 

Un champignon urbain

Inonotus rickii est un champignon principalement observé dans les villes. À ce sujet, la Professeure Ramos (2008) le décrit, à Lisbonne, comme un « basidiomycète lignicole majeur sur arbres urbains ».

Lors de nos missions de diagnostic phytosanitaire dans le sud de la France, nous constatons régulièrement sa présence en milieu urbain, en particulier dans les villes de Marseille, Toulon et Nîmes.

Bien que nos observations locales soient limitées aux micocouliers, la littérature scientifique indique qu’Inonotus rickii est un champignon généraliste capable de coloniser une grande diversité d’essences. Leonardo-Silva et al. (2021) ont identifié de nombreux hôtes potentiels à travers le monde, parmi lesquels figurent le faux-poivrier (Schinus molle), le platane (Platanus X acerifolia), l’érable negundo (Acer negundo), le gléditsia (Gleditsia triacanthos), l’albizia (Albizia julibrissin), le figuier (Ficus carica) ou encore le savonnier (Koelreuteria paniculata). Cette liste n’est pas exhaustive et reflète la grande adaptabilité écologique du champignon.

La préférence du champignon pour les environnements urbains peut s’expliquer par le stress subi par les arbres en villes (pollution, compactage du sol, taille fréquente, blessures de véhicules ou d’engins mécaniques) qui les rend plus vulnérables aux maladies.

Par ailleurs, les fortes pressions de plantation d’essences sensibles dans les villes (par exemple, les alignements de micocouliers) contribuent vraisemblablement à la prolifération du champignon.

 

Deux formes de fructification

Inonotus rickii est un polypore lignivore qui présente deux formes de fructification : une forme asexuée (dite anamorphe), la plus couramment observée, et une forme sexuée (dite téléomorphe) qui semble plus rare en Europe (Miceli et al., 2021). La rareté de la forme sexuée suscite actuellement des interrogations : s’agit-il d’une véritable particularité écologique du champignon ou d’une sous-détection liée à des biais d’observation ?

Dans la suite de cet article, nous nous limiterons donc à ne décrire que la forme asexuée (anamorphe), qui est la plus fréquemment rencontrée.

Les fructifications anamorphes présentent un aspect globuleux, parfois aplati ou en forme de coussin. Chez les spécimens immatures, leur texture apparaît molle, veloutée et humide (Miceli, 2021). En mûrissant, ces fructifications, initialement de couleur ocre orangé (figures n°3, n°4 et n°5), évoluent vers un brun foncé (figure n°6). Parallèlement, leur texture s’assèche, se durcit, se craquèle puis devient friable. Du fait de leur asexualité, ces fructifications ne présentent pas d’hyménium sur leur face inférieure, et vont générer des chlamydospores : il s’agit de spores issues d’une reproduction non sexuée. À maturité, ces spores se libèrent lorsque la fructification se désagrège (figure n°7), permettant ainsi la contamination des arbres voisins.

Fructification anamorphe immature sur Micocoulier à Toulon en 2023 – © Willy Couanon

 

Fructification anamorphe immature sur Micocoulier à Marseille et Toulon en 2023 – © Willy Couanon

 

Fructification anamorphe mature sur Micocoulier à Toulon en 2023 – © Willy Couanon

 

Micocoulier contaminé à Toulon, dans le Parc Raoulx, en 2023 – © Willy Couanon

 

Anciennes fructifications anamorphes à Ollioules en 2023 – © Willy Couanon

 

Une dissémination par le vent

La propagation du champignon semblerait majoritairement assurée par dissémination éolienne des chlamydospores (spores asexuées), produites en grande quantité (Annesi, 2010). Les spores issues des fructifications sexuées, produites en plus faible quantité, joueraient, quant à elles, un rôle nettement moindre dans la propagation du champignon, mais surtout un rôle dans la diversification génétique du champignon et sa capacité à s’adapter aux conditions stationnelles.

D’autres vecteurs pourraient également contribuer à la dissémination du champignon, tels que les outils d’élagages, les voitures, les insectes et autres animaux. D’après la littérature, il semblerait peu probable qu’Inonotus rickii se propage par contact racinaire (Annesi et al., 2010).

 

Selon Mazza et al. (2008), la présence de blessures sur le tronc ou sur les branches semblerait être la condition nécessaire à la pénétration du champignon dans son hôte. Après pénétration dans le bois, le champignon est capable de progresser dans toutes les directions : c’est-à-dire à la fois vers le haut et vers le bas de l’arbre. La croissance de son mycélium est favorisée par une température chaude sans excès. Davidson et al. (1942) mentionnent « une bonne croissance » à 30°C, et une croissance nulle à 10°C et 40°C.

 

L’agent causal d’une pourriture fibreuse

Les arbres contaminés par Inonotus rickii peuvent développer des altérations mécaniques. En effet, ce champignon est l’agent causal d’une pourriture fibreuse (lignolytique) responsable d’une dégradation des propriétés physiques du bois (Figure 8).

Dégradation du bois contaminé sur une coupe de charpentière – © Willy Couanon

 

En 2010-2011, l’équipe de la Docteure Annesi en Italie a mené des expérimentations montrant que le bois contaminé par I. rickii présentait une résistance inférieure à celle du bois sain. Dans cette étude, cinq mois après l’inoculation en laboratoire, le bois de micocoulier avait déjà subi une perte mesurable de densité et de résistance à la compression (Annesi et al., 2015). Toutefois, ces résultats obtenus en conditions in vitro doivent être interprétés avec prudence : ils ne peuvent être extrapolés directement aux situations de terrain, où la réalité peut varier selon l’essence hôte et les contraintes environnementales.

Inonotus rickii ne dégrade pas seulement le duramen du bois : il dégrade également l’aubier et le cambium, ce qui peut conduire à un affaiblissement physiologique, c’est-à-dire une baisse de la vitalité de l’arbre. À un stade avancé, la colonisation des arbres par I. rickii peut même aboutir à un dépérissement, voire une mort de l’arbre (Ramos et al., 2008).

Par ailleurs, une étude de terrain menée au Portugal en 2007 et 2015 par l’Université de Lisbonne montre que la contamination des micocouliers par I. rickii se manifeste le plus souvent par une ramification appauvrie, la présence de branches mortes, d’exsudats et de cavités internes. Les fructifications du champignon n’ont toutefois été observées que chez 20 % des arbres contaminés (Ramos et al., 2017).

Dans cette étude, les micocouliers présentant les niveaux de risque les plus élevés étaient majoritairement des sujets matures (diamètre de tronc ≥ 40 cm), caractérisés par des défauts structuraux marqués — notamment des cavités et des pourritures avancées — fréquemment observés en présence d’I. rickii. Il convient cependant de souligner que ces résultats reposent sur des observations de terrain et ne permettent pas d’établir formellement un lien de causalité entre la présence du champignon et la rupture des arbres.

 

Les méthodes de gestion

Les connaissances concernant la gestion d’Inonotus rickii restent à ce jour limitées et peu documentées dans la littérature scientifique. Des essais conduits en laboratoire ont montré que certains champignons antagonistes tels qu’Epicoccum purpurascens (Mielnichuk et al., 2007) et Granulobasidium vellereum (Robles et al., 2018) peuvent freiner son développement, ce qui laisse entrevoir des pistes intéressantes en matière de biocontrôle.

Toutefois, ces résultats ont été obtenus uniquement en conditions in vitro et rien ne permet encore d’affirmer que ces techniques seraient efficaces ou applicables sur le terrain.

Concrètement, les recommandations disponibles reposent surtout sur des méthodes prophylactiques classiques (Annesi et al., 2010) : réduction des sources d’inoculum par la suppression des fructifications du champignon et des parties contaminées, ainsi que la désinfection des outils d’élagage afin d’éviter toute dissémination.

Enfin, ces dernières décennies, le micocoulier a été largement planté en milieu urbain en raison de sa capacité d’adaptation au changement climatique et à l’urbanisation croissante. Dans ce contexte, une surveillance régulière du champignon reste fortement conseillée, car l’ampleur de la menace demeure difficile à évaluer.

 

Références bibliographiques

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